A LA GAZETTE VICOISE

 

C'était du temps où il n'y avait que deux corridas

C'était du temps où je venais de Paris avec mes amis musiciens-architectes

C'était du temps où on venait nous chercher à la gare d'Agen

C'était du temps où on couchait sur la paille dessous les arênes

En 69 on découvrait un village où tout le monde rentrait chez soi après l'apéro

Rien dans les rues, même pas une estrade

Mais nous avions trouvé des amis

Nous sommes revenus même quand on ne nous attendait pas, pour une féria des vendanges imaginaire

C'était du temps où je rêvais des toros terribles de Vic

C'était du temps où on construisait la mairie, 71, j'ai mis de l'armagnac dans le béton des marches.

C'était du temps où je découvrais une bande de joyeux Canetons 73.

C'était du temps où je jouais, voyageais avec eux

C'était du temps où l'on invitait des fanfares pour le plaisir, Collioure, Toulouse, Piston...

J'y ai rencontré les meilleurs de la fête.

C'était du temps où l'on dansait dans la rue.

Et pendant tout ce temps-là Monsieur, la mairie balayait les rues le matin,

Aux arènes on tuait des toros

 

C'était du temps de la première bodega d'amis, celle des Canetons, quelques tonneaux, des planches

C'était du temps où suivant Marcel et Jean-Jacques on faisait les Vikings, je dessinai leur logo

C'était du temps où Pentecôte c'était juste pour retrouver des amis

C'était du temps où le défilé du dimanche midi était une bonne blague

C'était du temps de la première bodega des Vikings, on y dansait sur la paille

Et pendant tout ce temps-là Monsieur, la mairie balayait les rues le matin

Aux arènes on tuait encore des toros

 

C'était du temps où un certain Caneton avait organisé la fête à la hauteur de la réputation de Vic

C'était du temps où se fondait une maison accueillante de la couleur du ciel

C'était du temps où l'on découvrait des musiques venues d'ailleurs

C'était du temps où j'allais le premier camper aux Acacias, avec mes enfants et amis

Ils venaient de Paris, de Londres et de Bretagne, respirer l'air gascon avec parfum d'Espagne

C'était du temps où je sortais grandi de la fête, nourri de rires et d'amitié

Et pendant tout ce temps-là Monsieur, la mairie balayait les rues le matin

Aux arènes on tuait encore plus de toros

 

Et puis un certain club de glisse a mis le premier sur la rue un stand avec sono bruyante

Et puis les cafés ont installé de longs comptoirs

Vic sous le nombre croissant s'est vu transfiguré

Il y eut encore de mémorables rassemblements de fanfares déguisées

Le Piston est devenu plus savant, le Circus plus professionnel

La radio, les journaux annonçaient l'événement

Et pendant tout ce temps-là Monsieur la mairie balayait les rues le matin

Aux arènes on tuait toujours et encore plus de toros

 

Plus le temps de chanter ?

Plus le temps de danser ?

Au secours nous sommes envahis ! La jeunesse vient de loin faire la fête

Que diable viennent faire ici ces jeunes étrangers ?

Ils fument, ils boivent, s'accouplent librement

 

Alors prenons les mesures adéquates :

Les verres seront moins pleins et les prix augmentés

Pour boire ou pour dormir faudra payer comptant

On ne rajoute pas de douches mais des agents gros bras

Font croire à une sécurité que personne ne réclame.

Bien sûr il y eut des voleurs, bien sûr il y eut des bagarres

Il n’y a pas de foule sans quelque futé truand

J'ai moi-même hérité il y a bien longtemps d'un joli coup de poing

pour avoir vociféré contre ceux qui ne faisaient que boire sans écouter mon doux trombone !

Je n'ai rien dit à la mairie.

 

La foule tant désirée par une pub nationale a donné des idées à beaucoup d'autochtones

La fête se justifie par son “poids économique “

Et l'on ne cache plus qu’une certaine pentecôte n'est plus pour faire la fête mais pour faire du pognon.

La ville est aux marchands, si vous n'avez le sou passez votre chemin.

Nous avons maintenant aux arènes un numéro client.

Si les toros sont toujours de respect, le prix des places a suivi leur trapio.

Etes-vous étonné que le public soit si peu “populaire“ et blanchisse autant qu'il s'arrondit ?

La ville ne serait-elle pas coupée en deux ? Ceux d'en haut et ceux d'en bas ?

 

Et pendant ce temps-là Monsieur la mairie a trouvé qu'il y avait trop de rues à balayer.

La solution s'imposait donc :

Balayons d'abord les jeunes, les autres ne dureront pas longtemps.

 

Autrefois il y avait un village gascon, au cœur de fezensac

qui nous aimait, nous musiciens de rue venus d'ailleurs.

 

Pour preuve cette magnifique lettre qu'un Président taurin

adressait à la Fanfare des Architectes de Montparnasse

 

François Didierjean


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